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15/01/2022
Graceful inheritance
HEIR APPARENT
 
Pardonnez par avance le côté ancien vétéran, mais je compte bien vous narrer ma découverte de Graceful Inheritance, le premier album d’un groupe américain originaire de l’Etat de Washington. Avant même qu’il soit question de la moisson fertile, issue de cet état, centrée autour de l’agglomération de Seattle, propre aux années 90 (ALICE IN CHAINS, NIRVANA, STONE TEMPLE PILOT, SCREAMING TREES, SOUNDGARDEN, SKINYARD, MUDHONEY, TAD et tant d’autres…), seuls quelques groupes, fort distincts du point de vue stylistique, avaient émergé de l’Etat de Washington... Une poignée d’années plus tôt, un groupe originaire de la même zone géographique parvenait à publier un premier album, avec quelques retombées médiatiques, notamment en Europe : QUEENSRŸCHE. Jusqu’à la première partie des années 80, fort peu de groupes de la zone large de Seattle avaient émergé, hormis QUEENSRŸCHE (grâce à l’appui d’EMI) et Q5 (grâce à la présence du guitariste Floyd ROSE, inventeur du dispositif de vibrato portant son nom).

Cela dit, en France, au milieu des années 80, la référence à Seattle ne joua-t-elle pas du tout, contrairement au travail de persuasion mené par le label Black Dragon records et par une partie de la presse Metal de l’époque. Sûrement la perception du premier opus de HEIR APPARENT fût-elle particulière en France, du fait d’une signature initiale sur une maison de disques francophone, à savoir Black Dragon records. Il n’empêche que l’achat simultané sur le même label (sur la foi de chroniques fortement orientées dans Enfer magazine) de Epicus Metallicus Doomicus de CANDLEMASS et de Graceful Inheritance de HEIR APPARENT m’orienta définitivement en direction des premiers, sans pour autant me détourner fondamentalement des premiers. Double dévotion non démentie pour ma part, étant à ce jour un fervent détenteur des versions vinyliques originelles respectives, puis que de leurs successives versions.

Dans le cas présent, on se retrouve à affronter un paradoxe pluri-dimensionnel . En effet, il faut à la fois faire force à une évaluation la plus objective et contextualisée possible, aménager une place à l’aura peu ou prou historique de l’album (acceptant de facto les jugements a posteriori) et faire le lit de mon expérience – passée et actuelle-vis-à-vis de cet album.

Une chose n’a pas changé concernant Graceful Inheritance, premier album en 1986 de HEIR APPARENT, paru initialement sur le label français Black Dragon records. Trente-six ans après sa première publication, après des rééditions ornées d’illustrations infectes, cet album se voit réédité avec sa pochette d’origine… et cela provoque encore et toujours un choc visuel émotionnel flagrant !

Arrêtons-nous un instant sur cet aspect visuel. L’œuvre d’Eric LARNOY - auteur du visuel, vous l’aurez compris- a, à l’époque, très profondément contribué à l’intérêt européen porté à ce premier album, œuvre d’un groupé américain totalement inconnu. Pour autant, à l’époque l’époque, Eric LARNOY n’a pas à proprement percé dans l’univers de la bande dessinée ; il faudra attendre quelques années supplémentaires pour qu’il imprime sa marque à vitesse grand V, tant son talent était patent. Il aligna en un laps de temps resserré des peintures magistrales, puissamment inspirées par le Symbolisme, splendidement évocatrices des univers fantasmatiques propres au Heavy Metal. En bénéficièrent (relayés pleine page par les publicités de Black Dragon dans Enfer magazine) : MANILLA ROAD, STEEL VENGEANCE, CHASTAIN, LIEGE LORD, DRUID, Lars Eric MATTSSON, autant de visuels épiques et guerriers, qui valaient parfois artistiquement plus que les musiques qu’ils illustraient à l’époque. Afin d’en terminer avec cette illustration incroyablement impactante de Graceful Inheritance, soulignons que le début de carrière BD d’Eric LARNOY aboutit à l’illustration de La Sphère du Nécromant (ouvrage dont vous êtes le héros… c’était avant internet, soyez cléments), la trilogie fascinante Thaneros (entre 89 et 94, chez Novedi puis Dupuis), puis, début de reconnaissance internationale, l’opus Shadowslayer (splendide ouvrage sur un scénario des reconnus Mat MILLS et Tony SKINNER).

Une fois fortement attiré par ce visuel impressionnant (dérogeant même à l’usage habituel des couleurs chez l’artiste), il restait l’essentiel à évaluer. Or, même avec une illustration merdique, comme ce fut le cas de rééditions ultérieures (l’infect dessin pour la réédition de 1999 par Hellion records), l’album semble ici en mesure d’être restauré dans son intégrité artistique originelle.

Et quand on parle de majesté originelle, nous n’allons pas convoquer les mânes trop faciles de l’album fondateur mais oublié. Pas plus que les démos, versions live et tutti quanti… Dans les faits, Graceful Inheritance ne révolutionne à sa sortie aucunement ni le Hard Rock, ni le Heavy Metal, tels qu’ils se pratiquaient à l’époque. Tout au plus, il en propose une version incroyablement, solide, expressive, addictive et vivace, à une période où seule l’accélération du tempo valait le coup, à moins de verser dans l’équation facile des mélodies faciles et des crêpages de chevelures. A ce jeu habile et piègeux, ce fut QUEENSRŸCHE qui l’emporta haut la main, ne laissant aucune chance aux autres formations en termes d’organisation fructueuse d’influences diverses.

Or, en la matière, il faut bien admettre que, sous la houlette habile, voire brillante, du guitariste Terry GORLE, HEIR APPARENT explorait une formule qui préservait le relief incisif et mélodique du Hard Rock primitif des années 70 et l’impact fougueux du Heavy Metal chromé et racé. La durée passablement raisonnable de chacune des treize compositions – seule Masters Of Invasion dépasse légèrement les cinq minutes – garantit que le groupe sait aller à l’essentiel, ménageant toutefois au sein d’un même titre cassures rythmiques et changements de tempo, s’inscrivant ainsi à mi-chemin de l’efficacité rythmique d’un JUDAS PRIEST et les pratiques plus échevelées d’IRON MAIDEN. En la matière, il faut rétrospectivement saluer comme il se doit l’abattage du bassiste véloce Derek PEACE et du batteur Raymond BLACK (alias Ray SCHWARTZ). Adossé à un tel tandem, le guitariste Terry GORLE peut lancer des riffs teigneux, des solos techniques et incisifs, ou au contraire développer des ambiances apaisées, à base d’arpèges délicats : un véritable festival, brillant, vibrant, ô combien intense, jamais inutilement démonstratif, toujours soucieux de tranchant et de mélodie.

Avec des durées aussi ramassées, il est d’autant plus méritoire que HEIR APPARENT ait réussi à combiner délicatesse, impact foudroyant et souffle épique. Certes, on trouve un bon paquet de morceaux rapides, puissants et impérieux : The Servant, A.N.D… And Dogro Lived On, Running From The Thunder, Dragon’s Lair, la majeure partie de Tear Down The Walls, Nightmare (Faces In The Dark), The Cloak, autant de pièces de bravoure échevelées et maîtrisées. Pour ce versant, les fans de SAVAGE GRACE et du RIOT période Thundersteel peuvent sans souci se joindre à la curée !

Mais il ne faut pas négliger pour autant les titres sur lesquels HEIR APPARENT ne se trouve pas si éloigné que cela des ambiances progressives du premier QUEENSRŸCHE, des débuts de FATES WARNING, voire de CRIMSON GLORY. Que l’on réécoute les subtilités addictives de Another Candle (fragile dans son premier tiers, nettement plus cassant par la suite), de l’instrumental à tiroirs R.I.P. (très IRON MAIDEN dans l’esprit), le très lourd et martial Masters Of Invasion (au refrain cependant lumineux), Keeper Of The Reign (délicat dans ses deux premiers tiers, autrement plus tranchant dans le dernier tiers !), le majestueux mid-tempo Hands Of Destiny (plutôt complexe en rythmes, riche en harmonies splendides vocales).

Reste à évoquer le chant de Paul DAVIDSON. A l’époque, il était le successeur de Corey RIVERS, qui avait interprété les versions originelles de ce répertoire, alors même que le groupe portait encore le nom de NEMESIS (rien à voir avec l’avatar homonyme, précédent CANDLEMASS, qui allait faire paraître son premier album simultanément à celui de HEIR APPARENT, et ce, sur le même label français, Black Dragon records !). Bien que nouvel arrivant, Paul DAVIDSON assurait un chant nuancé, entre un registre médium délicat et subtil, et des montées puissantes dans les aigus. En cela, il entraînait non seulement une affiliation à la tradition des Rob HALFORD et des Bruce DICKINSON, mais s’affiliait à la plus jeune génération des Geoff TATE (QUEENSRŸCHE), John ARCH et Ray ALDER (chanteurs successifs de FATES WARNING), Tony MOORE (certaines époques de RIOT).

Nous tenions à l’époque un album vertigineux, avec un répertoire au-dessus du lot, servi par un quartette affûté. Il eût suffi d’un producteur un poil plus généreux, d’une maison de disques autrement plus puissante et volontariste, et je gage, encore aujourd’hui, que HEIR APPARENT aurait connu un destin tout autre.

POST SCRIPTUM : au lieu du succès légitimement attendu, le groupe commit un second album sans nerf, ni direction, agréable sans plus. Il fallut attendre 2018 pour que le trio instrumental originel, augmenté d’un nouveau chanteur, livre un troisième album, The View From Below, subtil en diable, à la fois fidèle au style originel, et adapté à la maturité de musiciens chevronnés (cliquez ici). Ces dernières années, des rééditions de démos connurent en outre un certain succès, à juste titre (cliquez ici).

Amateurs et amatrices de Heavy Metal pur et dur, de Heavy progressif, de Heavy Speed complexe, je vous intime l’ordre express d’écouter cet album essentiel, mais méconnu : exécution !

Vidéo de Another Candle datant de 2015 : cliquez ici
Alain
Date de publication : samedi 15 janvier 2022